Dimanche dernier, il m'est arrivé une aventure terrible et frissonnante dans le train. Une femme s'est énervée parce qu'un voyageur montait dans le train alors qu'elle n'en était pas encore descendue. Ce n'était pas le premier à monter, et elle a voulu descendre trois bonnes minutes après l'arrêt du train, mais là n'est pas l'anecdote.
Pour répondre à son agressivité, l'homme s'est mis à lui jeter des sorts, froidement. Il faisait des gestes bizarres, en la fixant droit dans les yeux et en scandant des phrases dans une autre langue, en détachant bien ses mots sur un rythme martelant qui semblait ne jamais devoir s'arrêter. Et ça s'enchaînait, et ça s'enchaînait, comme le Sphinx dans La Machine Infernale (J. Cocteau). Heureusement le train a démarré.
"Et je parle, et je travaille, je dévide, je déroule, je calcule, je médite, je tresse, je vanne, je tricote, je natte, je croise, je passe, je repasse, je noue et dénoue et renoue, retenant les moindres noeuds qu'il me faudra te dénouer ensuite sous peine de mort ; et je serre, je desserre, je me trompe, je reviens sur mes pas, j'hésite, je corrige, enchevêtre, désenchevêtre, délace, entrelace, repars ; et j'ajuste, j'agglutine, je garrotte, je sangle, j'entrave, j'accumule, jusqu'à ce que tu te sentes, de la pointe des pieds à la racine des cheveux, vêtu de toutes les boucles d'un seul reptile dont la moindre respiration coupe la tienne et te rende pareil au bras inerte sur lequel un dormeur s'est endormi."